52 versets · Mekkoise · Juzʾ 13 · Des ténèbres vers la lumière
Sourate Ibrāhīm est une sourate de lumière contre ténèbres. Elle s'ouvre sur la mission du Coran — faire sortir les hommes des ténèbres vers la lumière — et se clôt sur un message adressé à l'humanité entière. Entre les deux : la mission de Mūsā et la célèbre loi du shukr (v. 7), le dialogue universel des prophètes face à leurs peuples et leur tawakkul, la parabole des cendres, le discours désabusé du Shayṭān au Jour dernier, les deux arbres (la bonne et la mauvaise parole), l'innombrable des bienfaits divins, et surtout les invocations sublimes d'Ibrāhīm pour La Mecque et sa descendance — un sommet de la spiritualité coranique.
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Les lettres isolées (Alif Lām Rāʾ) ouvrent la sourate, suivies aussitôt de la mission fondamentale du Coran : « un Livre que Nous avons fait descendre vers toi pour que tu fasses sortir les gens des ténèbres vers la lumière (mina-ẓ-ẓulumāti ila-n-nūr), par la permission de leur Seigneur, vers la voie du Tout-Puissant, du Digne de louange. » Les ẓulumāt (ténèbres) sont au pluriel — ignorance, shirk, injustice, doute — tandis que le nūr (lumière) est au singulier : la vérité est une, l'égarement multiple.
« Allah, à qui appartient tout ce qui est dans les cieux et la terre — et malheur (wayl) aux mécréants pour un dur châtiment. » Verset 3 décrit ces ingrats par trois traits : « ceux qui préfèrent la vie d'ici-bas à l'au-delà (yastaḥibbūna-l-ḥayāta-d-dunyā), qui détournent du chemin d'Allah et le veulent tortueux (yabghūnahā ʿiwajā) » — ils ne se contentent pas de dévier, ils cherchent à tordre la voie droite elle-même. « Ceux-là sont dans un égarement lointain. »
Principe universel de la révélation : « Nous n'avons envoyé de messager qu'avec la langue de son peuple, pour qu'il leur explique clairement (li-yubayyina lahum). » La clarté du message ôte l'excuse de l'incompréhension. Après quoi « Allah égare qui Il veut et guide qui Il veut » — non par arbitraire, mais selon le choix que l'homme pose face à la clarté reçue.
Même mission que le Prophète ﷺ : « Nous avons envoyé Mūsā avec Nos signes : fais sortir ton peuple des ténèbres vers la lumière, et rappelle-leur les jours d'Allah (ayyām Allāh). » Les ayyām Allāh sont les grands événements de l'Histoire — bienfaits et châtiments — que tout peuple doit garder en mémoire. « Il y a là des signes pour tout être très endurant, très reconnaissant (ṣabbārin shakūr). »
Mūsā rappelle le bienfait concret : « Souvenez-vous du bienfait d'Allah sur vous quand Il vous sauva des gens de Pharaon qui vous infligeaient le pire supplice, égorgeant vos fils et épargnant vos femmes » — l'esclavage et le génocide des nouveau-nés mâles. « Et il y avait là une immense épreuve (balāʾ ʿaẓīm) de votre Seigneur. »
Un des versets les plus cités du Coran : « Et lorsque votre Seigneur proclama (taʾadhdhana) : Si vous êtes reconnaissants, Je vous donnerai assurément davantage (laʾin shakartum la-azīdannakum) ; mais si vous êtes ingrats, Mon châtiment est sévère. » Loi divine universelle : le shukr ouvre les portes de l'augmentation (ziyāda), le kufr appelle le châtiment. Le verbe taʾadhdhana (proclama solennellement) donne à la promesse un caractère d'engagement gravé.
Mūsā conclut avec force : « Si vous êtes ingrats, vous et tous ceux qui sont sur terre — Allah est Riche par Lui-même (Ghaniyy), Digne de louange (Ḥamīd). » L'ingratitude de l'homme ne diminue en rien Allah : le shukr ne profite qu'à celui qui le pratique, exactement comme l'enseignera Luqmān (31:12).
« Ne vous est-elle pas parvenue, la nouvelle de ceux qui vous ont précédés : le peuple de Nūḥ, les ʿĀd, les Thamūd, et ceux d'après eux que nul ne connaît sauf Allah ? Leurs messagers leur vinrent avec des preuves, mais ils ramenèrent leurs mains à leurs bouches (faraddū aydiyahum fī afwāhihim) » — geste de rejet, de morsure de rage ou de réduction au silence — et déclarèrent leur mécréance et leur doute troublant.
Réponse percutante des prophètes : « Y a-t-il un doute au sujet d'Allah, Créateur (Fāṭir) des cieux et de la terre ? Il vous appelle pour vous pardonner une part de vos péchés et vous accorder un délai jusqu'à un terme fixé. » L'évidence du Créateur est inscrite dans la fiṭra. Mais le peuple rétorque : « Vous n'êtes que des humains comme nous, voulant nous détourner de ce qu'adoraient nos pères — apportez-nous donc une preuve évidente. »
Les messagers reconnaissent leur humanité, sans renoncer à leur mission : « Nous ne sommes que des humains comme vous, mais Allah favorise qui Il veut parmi Ses serviteurs. Il ne nous appartient pas de vous apporter une preuve sans la permission d'Allah — et c'est en Allah que les croyants doivent placer leur confiance. » L'humanité du messager n'est pas un défaut : elle est ce qui rend l'exemple imitable.
« Et pourquoi ne placerions-nous pas notre confiance en Allah, alors qu'Il nous a guidés sur nos chemins ? Nous endurerons certainement vos persécutions — et que les confiants s'en remettent à Allah (wa-ʿalā-llāhi fa-l-yatawakkali-l-mutawakkilūn). » Le double refrain du tawakkul (v. 11 et 12) martèle l'attitude du croyant éprouvé : confiance et patience liées.
Les mécréants passent à la menace : « Nous vous expulserons de notre terre, ou bien vous reviendrez à notre religion ! » — l'exil ou l'apostasie. La réponse divine est immédiate et catégorique (v. 13-14) : « Nous anéantirons les injustes, et Nous vous établirons sur la terre après eux. Cela pour celui qui redoute Ma station (maqām) et Mon avertissement. » La patience et le tawakkul mènent à l'héritage de la terre.
Les messagers demandèrent le secours (istaftaḥū), « et tout tyran obstiné (jabbārin ʿanīd) fut déçu. » Derrière lui, la Géhenne, où il est abreuvé d'une eau purulente (māʾ ṣadīd) qu'il avale par gorgées sans pouvoir l'avaler ; « la mort lui vient de partout sans qu'il meure, et derrière lui un châtiment épais. » Description de l'éternité du supplice : la mort elle-même est refusée comme issue.
Parabole saisissante : « Les œuvres de ceux qui ont mécru en leur Seigneur sont comme des cendres (ramād) violemment balayées par le vent en un jour de tempête : ils ne tiennent rien de ce qu'ils ont acquis. » Sans la foi, même les actions apparemment bonnes n'ont aucun poids dans l'au-delà — « c'est cela l'égarement lointain. »
« Ne vois-tu pas qu'Allah a créé les cieux et la terre en toute vérité (bi-l-ḥaqq) ? S'Il voulait, Il vous ferait disparaître et amènerait une création nouvelle (khalq jadīd) — et cela n'est nullement difficile pour Allah (mā dhālika ʿala-llāhi bi-ʿazīz). » L'homme n'est pas indispensable : sa persistance même est un bienfait, non un dû.
« Et ils comparaîtront tous devant Allah. Les faibles (ḍuʿafāʾ) diront aux orgueilleux (mustakbirīn) : Nous étions vos suiveurs — pouvez-vous nous épargner quoi que ce soit du châtiment d'Allah ? » Réponse des chefs : « Si Allah nous avait guidés, nous vous aurions guidés ; que nous nous affligions ou patientions, c'est pareil : il n'y a pour nous aucun refuge (maḥīṣ). » Les solidarités de l'égarement s'effondrent au moment décisif.
Un des passages les plus marquants du Coran. L'affaire tranchée, le Shayṭān prend la parole : « Allah vous a fait une promesse de vérité ; moi je vous ai fait une promesse, puis je vous ai trahis. Je n'avais sur vous aucun pouvoir (sulṭān), sinon de vous appeler — et vous m'avez répondu. Ne me blâmez donc pas, blâmez-vous vous-mêmes. Je ne puis vous secourir, ni vous me secourir ; je renie que vous m'ayez associé [à Allah] auparavant. » Aveu terrible : le Shayṭān n'a jamais eu de pouvoir contraignant — seulement la suggestion (waswasa). Le choix fut humain.
Contraste immédiat et apaisant : « Et ceux qui auront cru et fait le bien seront introduits dans des jardins sous lesquels coulent les rivières, éternels — par la permission de leur Seigneur ; leur salutation y sera : Salām (paix). » Après l'horreur du discours d'Iblīs, l'image de la paix relance l'espérance.
La plus célèbre parabole de la sourate : « N'as-tu pas vu comment Allah propose en parabole une bonne parole (kalima ṭayyiba) semblable à un bel arbre : sa racine est ferme (aṣluhā thābit) et sa ramure dans le ciel ; il donne ses fruits en tout temps (kulla ḥīn), par la permission de son Seigneur. » La kalima ṭayyiba — la shahāda, le tawḥīd, toute parole de vérité — est enracinée, élancée, productive ; beaucoup de mufassirūn y voient le palmier-dattier. « Allah propose ces paraboles aux gens, afin qu'ils se rappellent. »
À l'opposé : « Et l'image d'une mauvaise parole (kalima khabītha) est celle d'un arbre mauvais, déraciné de la surface de la terre (ijtuthhat min fawqi-l-arḍ), sans aucune stabilité (mā lahā min qarār). » Le shirk et le mensonge : pas de racine, pas de fruit, pas de hauteur — rien qui tienne.
« Allah affermit (yuthabbitu) ceux qui croient par la parole ferme (al-qawl al-thābit), dans la vie d'ici-bas et dans l'au-delà ; et Allah égare les injustes — Allah fait ce qu'Il veut. » Selon le ḥadīth, cet « affermissement dans l'au-delà » est la réponse assurée aux questions de la tombe : la foi est l'ancre qui stabilise dans les épreuves de la dunyā et dans l'interrogatoire du barzakh.
« N'as-tu pas vu ceux qui ont changé le bienfait d'Allah en mécréance (baddalū niʿmata-llāhi kufrā) et précipité leur peuple dans la demeure de la perdition (dār al-bawār) ? — la Géhenne où ils brûleront : quel détestable séjour ! » Écho direct du verset 7 : l'ingratitude n'est pas un manquement privé, elle entraîne la ruine collective d'un peuple.
« Ils ont attribué à Allah des égaux (andād) pour égarer de Son chemin. Dis : Jouissez [un temps] — votre destination est le Feu. » Le shirk est présenté comme une entreprise active d'égarement d'autrui, dont la jouissance n'est qu'un sursis avant le châtiment.
Injonction tendre : « Dis à Mes serviteurs qui ont cru : qu'ils accomplissent la prière et dépensent de ce que Nous leur avons attribué, en secret et en public (sirran wa-ʿalāniya), avant que ne vienne un Jour où il n'y aura ni négoce (bayʿ) ni amitié (khilāl). » Au Jugement, ni transaction ni relation ne sauvent : le temps d'agir, par la prière et l'aumône, c'est maintenant.
Cinq fois le verbe sakhkhara (a mis au service) : « Allah, qui a créé les cieux et la terre, fait descendre du ciel une eau par laquelle Il fait sortir des fruits pour votre subsistance ; Il vous a soumis le navire pour voguer sur la mer par Son ordre, Il vous a soumis les rivières ; Il vous a soumis le soleil et la lune, constants dans leur course (dāʾibayn), et vous a soumis la nuit et le jour. » Tout l'univers est un bienfait fonctionnel au service de l'homme — l'accumulation souligne l'immensité de la dette de gratitude.
« Il vous a donné de tout ce que vous Lui avez demandé ; et si vous comptiez les bienfaits d'Allah, vous ne les dénombreriez pas (lā tuḥṣūhā). En vérité, l'homme est très injuste, très ingrat (ẓalūmun kaffār). » Constat lucide : face à des bienfaits incalculables, la réponse humaine ordinaire est l'injustice et l'ingratitude — exactement ce que le verset 7 met en garde.
« Et quand Ibrāhīm dit : Mon Seigneur, fais de cette cité un lieu sûr (āminan), et préserve-moi, moi et mes fils, d'adorer les idoles. » Humilité bouleversante : même le père du tawḥīd craint le shirk pour sa descendance. Verset 36 : « Mon Seigneur, elles ont égaré beaucoup de gens. Quiconque me suit est des miens ; et quiconque me désobéit — Tu es Pardonneur, Miséricordieux » — il remet même les désobéissants à la miséricorde divine.
Duʿāʾ fondateur de La Mecque : « Notre Seigneur, j'ai établi une partie de ma descendance dans une vallée sans culture (wādin ghayri dhī zarʿ), près de Ta Maison sacrée — Notre Seigneur, pour qu'ils accomplissent la prière. Fais donc que des cœurs de gens penchent vers eux (tahwī ilayhim), et pourvois-les de fruits, afin qu'ils soient reconnaissants. » Ismāʿīl et Hājar déposés dans un désert stérile — et la demande : non l'abondance d'abord, mais l'établissement de la prière. Duʿāʾ exaucé : des millions de cœurs convergent chaque année vers La Mecque.
« Notre Seigneur, Tu sais ce que nous cachons et ce que nous divulguons — rien n'échappe à Allah, ni sur terre ni au ciel. » Au milieu de ses demandes, Ibrāhīm reconnaît l'omniscience divine : l'invocation se fait devant Celui qui connaît déjà le fond des cœurs.
Moment de pure gratitude : « Louange à Allah qui m'a accordé, malgré la vieillesse, Ismāʿīl et Isḥāq — mon Seigneur entend vraiment l'invocation (la-samīʿu-d-duʿāʾ). » Après des décennies d'attente, Ibrāhīm est le modèle du shukr du verset 7 incarné dans une vie.
Demandes finales : « Mon Seigneur, fais de moi celui qui accomplit assidûment la prière (muqīma-ṣ-ṣalāt), ainsi qu'une partie de ma descendance ; Notre Seigneur, accepte mon invocation. » Puis l'ampleur s'élargit (v. 41) : « Notre Seigneur, pardonne-moi, ainsi qu'à mes parents et aux croyants, le Jour où se dressera le Compte. » Du personnel (moi) au familial (parents) à l'universel (tous les croyants).
« Ne crois surtout pas qu'Allah soit inattentif (ghāfilan) à ce que font les injustes : Il ne fait que les ajourner jusqu'à un Jour où les regards se figeront d'horreur (tashkhaṣu fīhi-l-abṣār). » Verset 43 peint la scène : « accourant, têtes dressées, le regard ne revenant pas vers eux (lā yartaddu ilayhim ṭarfuhum), et leurs cœurs sont du vide (hawāʾ) » — vidés de toute pensée par la terreur. Le délai du châtiment n'est pas un oubli, c'est un sursis.
« Avertis les gens du Jour où le châtiment leur viendra. Les injustes diront alors : Notre Seigneur, accorde-nous un court délai, nous répondrons à Ton appel et suivrons les messagers. » Réponse cinglante : « N'aviez-vous pas juré auparavant que vous ne connaîtriez aucun déclin ? » Verset 45 : « Vous avez habité les demeures de ceux qui s'étaient fait du tort, et il vous est apparu clairement comment Nous avons agi avec eux » — vous viviez sur les ruines des peuples détruits sans en tirer la leçon.
« Ils ont ourdi leur ruse, mais leur ruse est auprès d'Allah, quand bien même leur ruse serait à faire disparaître les montagnes (li-tazūla minhu-l-jibāl). » Les complots des puissants sont dérisoires devant Allah. Verset 47, ferme : « Ne crois donc pas qu'Allah manque à Sa promesse envers Ses messagers — Allah est Puissant, Maître de la rétribution (dhū-ntiqām). »
« Le Jour où la terre sera changée en une autre terre, ainsi que les cieux, et où [tous] comparaîtront devant Allah, l'Unique, le Dominateur suprême (al-Wāḥid al-Qahhār). » Rupture totale avec le monde connu : le décor même de l'existence est remplacé.
« Ce Jour-là tu verras les criminels accouplés dans des chaînes (muqarranīna fī-l-aṣfād) ; leurs tuniques seront de goudron (sarābīluhum min qaṭirān) et le feu couvrira leurs visages. » Et la raison (v. 51) : « afin qu'Allah rétribue chaque âme selon ce qu'elle a acquis — Allah est prompt dans le compte (sarīʿu-l-ḥisāb). » L'imagerie terrible sert la justice : à chacun selon son œuvre.
Condensé magistral de la sourate et de la mission du Coran : « Ceci est une transmission (balāgh) pour les gens, afin qu'ils en soient avertis, qu'ils sachent qu'Il est un Dieu unique (ilāhun wāḥid), et que les doués d'intelligence (ūlū-l-albāb) se rappellent. » Quatre finalités emboîtées : transmettre → avertir → connaître le tawḥīd → méditer. La connaissance de l'Unique est le cœur, l'avertissement l'enveloppe, la méditation le fruit.